Il faut parfois reconnaître au Premier ministre un certain sens de l'anticipation. Le 12 mai, alors qu'il n'est encore que ministre de l'Intérieur, Villepin annonce en conseil des ministres la création d'un Comité interministériel de Contrôle de l'Immigration (Cici), présidé par le Premier ministre. Objectif principal : coordonner les projets et l'action des différentes administrations concernées par le sujet. Initiative logique sur le fond, de l'avis de la plupart des acteurs de l'immigration. Mais Villepin, en ce mois de mai 2005, songe aussi à l'avenir. Dans la perspective de sa nomination à Matignon, le futur Premier ministre se dote là d'un dispositif de contrôle efficace. Aussitôt installé rue de Varenne, Villepin nomme à la tête de ce Cici le chiraco-juppéiste Patrick Stefanini, ancien directeur de la campagne présidentielle de Jacques Chirac.



Trois mois plus tard, Nicolas Sarkozy, qui ne veut pas être dépossédé du dossier, laisse filtrer dans « Libération » une note interne du 23 septembre dans laquelle son directeur de cabinet résume ses intentions : instauration de quotas pour l'immigration de travail, meilleure maîtrise de l'immigration familiale, à savoir durcissement des conditions du regroupement familial et contrôle accru sur la transcription en France des mariages mixtes célébrés à l'étranger. Bref, Sarkozy ratisse large. Manière de montrer qu'il n'entend pas céder un pouce de terrain à Villepin.

Avant le comité interministériel de ce mardi 29 novembre, Matignon a donc préféré tout baliser. Villepin devait annoncer les mesures sur les mariages à l'étranger et celles concernant l'accueil des étudiants étrangers. Mais rien sur l'immigration de travail ou sur le regroupement familial. Motif alors avancé par l'entourage du Premier ministre : Sarkozy n'était « pas prêt ». Les projets du ministre de l'Intérieur seraient examinés lors du prochain comité interministériel en février. A l'origine également, il était clair qu'il n'y aurait pas une seule grande loi portée par le ministre de l'Intérieur, mais plusieurs. « Pas de jumboprojet », expliquait-on à Matignon. Le durcissement de la législation sur les mariages mixtes célébrés à l'étranger devait être défendu par le garde des Sceaux.

Ce mardi matin, rien ne se passe pourtant comme prévu. Devant la dizaine de ministres concernés, Villepin annonce des mesures sur le regroupement familial - intervention de Chirac et pressions de sa majorité obligent - et la polygamie dont il ne devait pas être question. Surtout, Nicolas Sarkozy lance une offensive en règle. Il explique que, par souci de « cohérence » et de « lisibilité » pour l'opinion, il faut un grand projet décliné en plusieurs volets avec un seul pilote. Pascal Clément n'est pas d'accord : il défend sa partition. De même que François Baroin, dont le sujet - l'immigration outre-mer - n'est pourtant pas à l'ordre du jour. Visiblement pris de court, le Premier ministre ne tranche pas. Sarkozy, qui a marqué un point, l'emportera-t-il ? Pour bien marquer son territoire, quelques heures après les annonces de Villepin ce même mardi, Nicolas Sarkozy délivrait au Sénat ses projets en matière de contrôle des flux migratoires. Audition finalement ouverte à la presse à la demande du ministre. La course à l'échalote continue.