L'Express. Comme vous n'avez pas la réputation d'être un homme irréfléchi, on n'imagine guère que vos propos et votre action, ces dernières semaines, face à la crise des banlieues, aient obéi à une sorte d'excitation fébrile ou de précipitation face à l'événement. On a même le sentiment que vous avez appliqué à la lettre la recette suivante: affirmer une fermeté absolue dans votre volonté d'affronter les émeutes pour démontrer que chacune de vos décisions est signe de courage. Vous voulez apparaître, d'abord, comme le ministre qui a le courage physique d'aller sur le terrain au contact de la réalité. Vous voulez être, ensuite, l'homme qui a le courage de nommer les choses en utilisant les mots du monde réel: «Kärcher», «racaille», etc. Bref, contrairement à une idée reçue, je ne vois aucun dérapage dans votre action, mais plutôt un calcul permanent. Vous vous moquez des réactions désagréables que vous provoquez, car, même dans cette crise, vous avez délibérément choisi vos moyens en cherchant à jeter le trouble. L'essentiel est d'orchestrer le débat politique autour de vous et d'installer l'idée que vous êtes le seul acteur politique vraiment courageux. Autant dire qu'au milieu de ces événements difficiles vous êtes ministre, bien sûr, mais que vous vous employez également à sculpter votre personnage dans la perspective de la présidentielle.

Nicolas Sarkozy. Vous avez à la fois raison et tort. Vous avez raison parce que mon action procède, en effet, d'une analyse. J'ai beaucoup réfléchi et travaillé ces questions. Mais vous avez tort quand vous laissez supposer qu'il y a dans cette affaire une question d'ego. J'ai une grande expérience de la vie politique et je sais qu'agir en fonction de son seul ego conduit à l'échec. Je reviens aux faits et à mon analyse. 1 Français sur 2 qui ne vote pas. Trois tsunamis politiques graves en trois ans: la présidentielle de 2002, les élections de 2004 et le référendum de 2005. Une classe politique de moins en moins audible. Des discours, dont tant de nos concitoyens se disent: il n'y a rien à retenir et pas davantage à entendre. Tant de Français qui pensent que ceux qui prononcent ces discours ne croient pas un mot de ce qu'ils disent. C'est pour cela que j'ai parlé de la nécessité de la rupture dans notre façon de faire de la politique. Mon propos allait bien au-delà de la conjoncture ou de mon souci de ne pas m'inscrire simplement dans un bilan. J'ai la conviction que ce n'est pas la politique qui n'intéresse pas; c'est l'absence de débat politique qui consterne. C'est à partir de ce constat que j'ai décidé de parler des raisons de la crise et des problèmes de la France, de façon à être entendu et compris. Quel médecin pourrait se permettre de dire qu'il a trouvé le bon remède s'il n'a pas, d'abord, le courage d'établir le vrai diagnostic? La France ne trouve pas de solutions structurelles à la crise qui la traverse parce que ses élites n'ont pas le courage de dresser le véritable diagnostic sur cette crise. C'est pour cela que j'ai appelé à la rupture, mais je ne me suis pas contenté de cela. Le premier, j'ai dit que le modèle social français était à bout de souffle. Le premier, j'ai dit que l'intégration à la française était un échec. Parmi les premiers, j'ai dit que les banlieues étaient des poudrières, qu'il fallait faire une place aux musulmans de France, qu'il fallait engager le pays sur la voie de la discrimination positive à la française en faisant plus pour ceux qui ont moins. Vous dites que je m'intéresse bien peu aux réactions hostiles à mes propos: c'est vrai. Elles sont classiques et témoignent surtout de l'immobilisme d'une partie de la classe politique qui attaque toujours celui qui a le «tort» d'agir. On pourrait reprendre le texte de cette chanson de Béart: «Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté», et l'adapter ainsi: «Il a voulu tenter d'agir, il doit être arrêté.» Il est si commode de parler pour ne rien dire ou de commenter pour ne rien faire! Enfin, l'idée que je fais tout cela dans la seule perspective de la présidentielle est absurde. Mes convictions sont affirmées depuis des années. J'ai proposé, par exemple, le droit de vote des immigrés aux municipales dès 2001. En définitive, ce qui manque en France, c'est un vrai débat. Je veux redonner des couleurs et de la force à un débat d'idées aujourd'hui moribond.